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23/07/2002

La Manche : Présentation

 

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La Manche est un bras de mer entre l'Angleterre et la France. Elle relie l'océan atlantique à la mer du Nord. Son point le plus étroit se situe au niveau du Pas-de-Calais, entre Douvres et le Cap Gris-Nez. Sa distance est d'environ 33 km. La traversée de la Manche à la nage est le marathon aquatique le plus célèbre depuis la tentative réussie de Matthew Webb, le 25 août 1875.

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Pour rallier l’Angleterre à la France par la force des bras, il faut un effort physique équivalent à deux marathons à la nage de 25km d’affilés. La ville a même érigée des statues en hommage aux nageurs.

Les courants, les méduses, la navigation, la pollution, les conditions météorologiques et la froideur de l'eau lui font mériter son surnom de " l'Everest de la natation". En moyenne une tentative sur huit est couverte de succès.

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Pour qualifier au mieux ce qui nous attend, rien ne vaut l’article rédigé par Paul Hamelle, dans le Journal du « Miroir des Sports » datant du 17 août 1922. Cet article n’a pas pris une ride :

« La Manche ne s’attaque pas de front ; avec elle, il faut biaiser, zigzaguer, ruser : voilà la vérité dont tout aspirant aux « Channel Honours », doit se pénétrer, d’abord.

Cette petite Manche est une grande coquette, la Célimène des mers. A la regarder, certains jours, des hauteurs de Shakespeare Cliff « Si bleue, si calme » et si mince, il semblerait qu’on n’ait qu’à ouvrir les bras pour l’étreindre qu’à étendre la main pour toucher l’autre rive, toute claire à l’horizon ; qu’elle-même vous y portera dans un doux bercement. Ne vous y fiez pas : sa douceur est trompeuse ; sa gentillesse, un piège, « un piège qui s’azure » : instantanément, elle change et se courrouce et repousse l’audacieux qui crut à son sourire ; une brise a passé sur elle, un caprice. Oh ! Il n’est pas besoin qu’elle se fâche : un simple plissement de sa surface suffit : harcelé par la meute rieuse des vaguelettes qui lui battent le visage, lui entrent dans la bouche, l’aveuglent, l’affolent, l’intrus en a bien vite assez. D’autres fois, indifférente d’aspect, elle le balance de droite à gauche, de gauche à droite, selon le jeu de ses marées ; ou, tout soudain, elle lui dépêche un bon petit courant bien froid, qui glace ses muscles et son courage ; ou, plus traîtresse encore, elle reste jusqu’au bout calme, le laisse s’avancer, s’approcher, jouir mentalement de la victoire ; et puis, sans violence ni colère, irrésistiblement, par la force mystérieuse d’un autre de ces innombrables courants qui sont en elle et que nul ne sait qu’elle, elle l’écarte de la terre plus que promise, presque touchée. Cela, c’est le grand jeu dont elle n’use qu’avec les forts, « ceux à qui elle veut faire sentir cruellement sa virginale puissance ». 

Cette Manche tant convoitée, Cathy, Alexandra, François et moi-même allons tenter de la traverser en ce mois de juillet 2002.

 

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22/07/2002

La prise de contact avec la CSA

 

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En septembre 2001 nous prenons contact avec la Channel Swimming Association (CSA). Cela nous permet de recevoir le dossier d’inscription où toutes les formalités sont reprises afin de traverser la Manche en 2002. La CSA est une association habilitée à valider les traversées. Sur les conseils de Michael Read, lors de notre séjour en Grèce, nous nous inscrivons au dîner annuel de l’association en novembre 2001. C’est le moment idéal pour prendre contact avec les pilotes et réserver une période. Le plus réputé et donc le plus demandé est Reg. C’est un pêcheur qui connaît par cœur le chenal. C’est son lieu de travail. Nous voilà donc partis, Alexandra, François, mon épouse Fabienne et moi-même pour un week-end à Douvres. Cathy n’a pas pu venir avec nous, nous ferons toutes les démarches pour elle. Le repas a lieu dans un hôtel dont le nom est tout un symbole : « Webb’s hôtel » du nom du premier nageur à avoir traversé la Manche. Le samedi après-midi, nous prenons un bain, histoire de s’entraîner. L’eau est à 10°C. Le plus courageux d’entre nous est François, premier dans l’eau et toujours dernier à en sortir quand l’eau est froide. Une fois rentrés à l’hôtel, nous prenons un bon bain chaud, avant de nous retrouver dans une salle où tous les officiels, pilotes et membres de l’association prennent l’apéritif. C’est le moment de réserver notre bateau et son pilote. Michael nous présente Reg Brickell et Dave White.

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Une traversée s’effectue lors des faibles coefficients de marée correspondant à des quartiers de lune. Elle se fait dans le sens Angleterre – France. Les départs de France sont interdits par la législation Française depuis 1999. Chaque pilote de bateau prend 4 nageurs par période favorable de 6 jours en général. C’est pour ça qu’il faut réserver longtemps à l’avance pour être le premier de la période. Explication : le premier inscrit part le premier jour où les conditions sont bonnes. Si les 3 premiers jours le pilote estime que les conditions météorologiques ne permettent pas un départ, personne ne nage. Si le 4ème jour, les conditions sont bonnes, c’est le premier nageur de sa liste et non le 4ème qui part. De ce fait le 4ème nageur ne pourra pas nager dans cette période et il est obligé de renégocier avec le pilote un autre jour et de revenir dans une autre période favorable. Dans ces conditions, pour avoir le plus de chance de nager, nous nous séparons. Les filles prennent un pilote et les garçons un autre pour se trouver les deux premiers de la période. Les pilotes ont déjà été très sollicités et il ne nous reste plus que la période du 17 au 21 juillet. Nous réservons, Cathy en 1 et Alexandra en 2 avec le pilote Dave et François en 1 et moi en 2 avec le pilote Reg Brickell. Cela nous coûte à chacun 15000 Francs soit 2250 euros (1/3 à verser pour bloquer la réservation et le reste à régler le jour de la traversée). Ils pratiquent tous le même prix. Le contrat est rempli, nous avons nos pilotes.

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 Nous pouvons aller dîner sereinement et parler « Manche » avec les personnes de notre table pendant quasiment tout le repas. Le lendemain, nous repartons hyper motivés, notre préparation peut réellement commencer…

21/07/2002

Annonce de la Manche dans la presse télévisée

Reportage M6 Montpellier 12 avril 2002 - "L'homme du jour" : Jacques Tuset 

 

Reportage FR3 Languedoc-Roussillon, jeudi 18 juillet 2002 - Jacques Tuset avant la manche

Manche 2002 : le séjour

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L'hébergement

Pour attendre le grand jour, nous allons devoir patienter pendant une semaine sur le sol Anglais. Pour cela nous avons réservé des mobil homes à Capel le Ferne du 14 au 20 juillet 2002. L’hébergement s’appelle « Varne Ridge Holiday Park » et il est tenu par David et Evelyn. Ils sont des hôtes remarquables pour les nageurs qui désirent traverser la Manche.

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Ce lieu est devenu rapidement une base pour les nageurs du monde entier. Ils peuvent échanger des idées, apprendre les uns des autres. Evelyne et David sont en contact avec les pilotes de bateaux et les associations. Ils mettent à disposition différents moyens de communication pour permettre aux nageurs de rester en contact avec leur entourage. Mais surtout, ils apportent leur soutien durant la préparation et ce jusqu’au défi. Après, ils partagent les joies et apportent réconfort le cas échéant. A l’entrée de leur résidence, figure sur une pancarte la liste des nageurs qui ont résidé chez eux et réussi l’exploit. Ça donne vraiment envie d’y figurer.

Les mobil homes sont situés entre Douvres et Folkestone, au bord des falaises de Capel dans un endroit calme et tranquille. La vue panoramique y est spectaculaire et les jours de beaux temps, on distingue les côtes Françaises : It's beautiful!

C’est vrai qu’il semble que l’on ait plus qu’à tendre le bras pour toucher l’autre rive mais la réalité est toute autre. Les tankers qui croisent au large paraissent petits et on dirait qu’ils ont peine à avancer.

 

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L’attente

Les derniers jours sont terribles, il faut évacuer le stress et penser à autre chose. Les journées sont consacrées au tourisme, aux achats, au repos, à de courtes séances d’entraînement et d’étirements. Nos coachs, Cyril et Christophe nous accompagnent.

Le 15 juillet, nous effectuons quelques entraînements dans le port de Douvres, le moral de chacun est au beau fixe. L’eau est à 15°C. C’est l’occasion de discuter et nager avec d’autres prétendant à la Manche. L’après midi est consacré à des séances photos devant le monument aux nageurs. Le soir, Cyril et Christophe nous concoctent une séance d’étirements. Cyril et Christophe vont s’occuper de notre préparation terminale jusqu’au jour J de chacun : plus connu chez les nageurs sous le nom « d’affûtage ». Ils vont être nos anges gardiens pour la traversée et se partager la lourde tâche de nous ravitailler, de nous motiver et surtout veiller à notre sécurité.

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Le 16 juillet,  la séance d’entraînement se fait en piscine. Un petit mille mètres pour se dégourdir les épaules. Nous profitons d’être dans le centre de Douvres pour acheter une graisse locale qui nous protégera du froid lors de la traversée. François s’occupe de faire le mélange de lanoline et de vaseline en grande quantité pour tout le monde. Le soir, Duncan, le secrétaire du CSA nous rend visite et nous annonce la suite des événements. Le programme des jours à venir est le suivant : Cathy sera la première à partir le mercredi 17 à 4h du matin heure locale, suivront François et Alexandra le lendemain. S'il n'y a pas de changement brusque de la météo, je partirai vendredi matin à 7h (heure locale). Tous les quatre nous nous sentons très bien à ce moment là. La motivation est à son paroxysme.

 

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Cathy, Alexandra et François, les premiers à s’élancer…

Le 17 juillet, l'eau est à 15°C, la température de l'air est de 22°C. Le temps est dégagé et ensoleillé ! Cathy est la première à prendre le départ à 4h du matin (heure locale). Restés sur la terre ferme avec Alexandra et François, nous en profitons pour nous changer les idées et nous amuser sur les manèges de la fête foraine de Douvres. J’en profite également pour faire une dernière petite trempette, car la veille ce sera repos. Pendant ce temps Cathy nage et souffre de nausées pendant 4 heures (mer agitée). Elle traverse un banc de méduses et subit le froid de la 5ème à la 6ème heure. Son moral d'acier lui permet de passer outre les difficultés, encouragée par ses proches (son mari Bernard, son fils Alexandre, Christophe et Cyril) sur le bateau ravitailleur. Elle atteint la côte française près du Cap Gris-Nez dans l'après-midi après 13h de nage. Le soir à son retour, elle est accueillie à bras ouvert et félicitée. Nous allons la harceler de questions. Elle a ouvert la voie.

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Le 18 juillet, Cathy se repose et soigne ses coups de soleil ! Pendant ce temps, dans une eau toujours à 15°C, c'est au tour d'Alexandra et de  François de prendre le départ à 5h du matin (heure locale). Après 5 heures de course, hélas, le banc de méduses a raison d'Alexandra qui doit abandonner et être soignée rapidement. En effet elle fait une allergie à leurs piqûres. Elle passe d’abord se faire soigner avant de nous rejoindre. C’est vraiment une grosse déception, sans ces maudites bestioles, elle n’aurait certainement pas abandonné. Hélas une heure plus tard, François doit également stopper son effort après avoir souffert du froid aux jambes, de palpitations cardiaques et d'une faim qui le tenaillait au ventre malgré ses ravitaillements liquides. Mauvaise journée pour nous. De plus que j’apprends que les conditions météo de demain sont mauvaises et qu’il n’y a aucun départ de prévu.

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Le 19 juillet, la journée va être longue. Le pilote du bateau ravitailleur est formel : les conditions météorologiques sont trop dangereuses pour l'instant. La météo anglaise en a décidé ainsi : ma traversée est pour l'instant reportée de quelques jours... Je dois rester à terre dans l’attente d’une accalmie. Je me dois de signaler ici un petit détail qui a son importance, mon épouse est enceinte de 8 mois de notre premier enfant. Il ne reste que deux jours, si je ne pars pas, je ne traverserai pas la Manche cette année. De plus nous avons prévu tous de rentrer le 20 en France. Pour passer le temps, Christophe nous fait un super plan du bateau qui doit m’accompagner avec les emplacements de chacun. Il a accompagné François la veille sur ce même bateau et il a pris des repères. C’est super, il y croit encore. Le soir, nos hôtes organisent un barbecue, mais je n’ai pas trop le cœur à manger. Toute cette préparation pour rien et tout ça à cause du temps. Evelyn et David nous annoncent gentiment que nous pouvons rester un jour de plus et que cela ne pose pas de problème. Pour l’hébergement, nous sommes sauvés. Puis à 20h, un coup de fil de Reg. La nouvelle vient de tomber : « C’est OK pour demain », mais les conditions ne seront pas optimales. Il nous faut partir une heure plus tôt que l’heure initialement prévue pour éviter le mauvais temps qui s’annonce. Nous avons rendez-vous au port de Folkestone à 6h00 pour un départ à 7h30. Ce n’est pas grave, je vais pouvoir enfin tenter cette traversée. Je m’empresse de manger et pars me coucher au plus vite. Mes amis restent avec nos hôtes pour terminer la soirée. Le réveil est prévu à 4h du matin.

20/07/2002

Ma traversée de la Manche 2002 (33km)

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C’est le grand jour. Je n’ai pas beaucoup dormi. Le réveil n’a pas encore sonné que je suis déjà debout à vérifier tout mon matériel. Je prends mon petit déjeuner en compagnie de mes accompagnateurs. Le fait d’être accompagné par des amis de confiance et habitués à ce genre d’épreuve est très rassurant. « Ne te fais pas de souci, tout va bien se passer » me lancent comme à chaque fois très positives Alexandra et Cathy. Moi, c’est plutôt l’inverse. Une fois tous préparés, nous partons en voiture, direction le port de Folkestone.

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Le jour se lève et il ne fait pas très chaud. A 6 heures, une petite embarcation nous conduit jusqu’au bateau qui va m’accompagner : le « Viking Princess ». Nous retrouvons à bord, le pilote Reg Brickell, son assistant et l’observateur officiel du CSA K Peters. Pour m’accompagner, il y a sur le bateau, Cyril et Christophe comme entraîneurs, Alexandra et Cathy pour m’encourager et Alexandre pour les photos.

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Pendant le trajet qui nous amène au lieu de départ, je me prépare. Cyril et Christophe m’enduisent avec la graisse de couleur blanchâtre savamment préparée par François resté à quai car il n’y a plus de place sur le bateau. Tout mon corps en est recouvert à l’exception, bien sûr, des épaules et des bras. Je ne vais pas commettre aujourd’hui la même erreur que lors de mon premier marathon dans le lac Léman ! Il est 7 heures passé lorsque je me mets à l’eau pour rejoindre la petite plage de Shakespeare Beach située entre Folkestone et Douvres. Le départ ne peut se faire que de la terre ferme.

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Mon départ effectif a lieu à 7h15 (heure locale). La mer est relativement calme et la température de l’eau est de 15°C. D’après mes calculs, si je nage à environ 4 km/h de moyenne, je dois arriver sur le sol français en moins de 10 heures. Soit vers 17h, heure anglaise, juste pour le « cup of tea ». Après une heure de nage, Cyril me montre une ardoise avec inscrit 3,8 kilomètres de parcouru. Oups ! Je suis bien en dessous de ma vitesse habituelle. Je vois sur leurs visages qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Effectivement ! Et je ne l’apprendrai qu’à l’arrivée. Le fait d’être parti plus tôt que l’heure prévue a fait que je me suis retrouvé avec un courant défavorable. Au bout d’une heure j’ai en réalité fait à peine 3 kilomètres. Sur le bateau, ils savent déjà que cela va durer plus longtemps que prévu. Mais comme ils sont d’excellents accompagnateurs, ils vont tout faire pour que je reste motivé : « Allez Jacques, c’est royal, change rien !» lance Cyril et Alexandra de rajouter : « Allez t’es bien là, continue ! ». Le rôle de l’accompagnateur est de toujours positiver la situation. C’est en ça que mes amis sont un point essentiel.

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Après 2h30 de course tout va bien, pas de méduses en vue. Le soleil a du mal à se montrer mais je n'ai pas froid. La mer est relativement calme malgré des petites vagues qui se sont levées depuis une demi-heure. Ma nage est régulière et j’effectue mes ravitaillements sans problème. Au dire de mes accompagnateurs « c’est parfait, tout est nickel ! ». Mais cela ne va pas durer longtemps. Après 5 heures de nage je suis enfin arrivé à mi-course. Des ferries qui font la navette Calais – Douvres provoquent de grosses vagues. J’ai un peu mal aux épaules mais le moral et la motivation sont toujours là. Quand soudain, je crois entendre de la part de Cyril et Alexandra : « Je vois une méduse ! ». Au même moment, je reçois comme une décharge électrique à l'épaule. Elle ne m’a pas raté et cela me brûle. Je me mets à nager très en hauteur tout en regardant au loin, comme si je voulais être sur l’eau et éviter de rentrer en contact avec elles. Cette façon de nager me fait dépenser de l’énergie, m’épuise et cela n’empêche pas de me refaire piquer. Il faut tenir, cela ne dure qu’un temps. Ensuite la douleur s’atténuera. Une fois le banc passé, mes accompagnateurs s’empressent de me le signaler à l’aide du tableau blanc qui nous sert à communiquer. Parler ou crier ne sert à rien lorsque l’on nage car il est difficile d’entendre dans l’eau. Cela obligerait à m’arrêter et à demander ce qu’ils ont dit.

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Cette information me soulage, mais j’accuse le contrecoup de ces piqûres. Je souffre de nausées et du froid, je suis en plus en phase de digestion des premiers ravitaillements. Je suis obligé d’en sauter quelques uns pour éviter de charger mon ventre. Je me rappelle que Cathy est passée par ces mêmes étapes et cela doit s’estomper avec le temps. Psychologiquement cela me rassure. Mais je n’ai pas encore tout vu. Au même moment, un contre-courant m'oblige à faire du sur place pendant 2 heures. Après 7 heures de nage, je vois toujours les ferries qui croisent près de moi et du mauvais côté par rapport à l’endroit où je dois me situer à cet instant de la traversée. Je ne distingue toujours pas les côtes françaises. Mes accompagnateurs m’encouragent, c’est maintenant qu’il ne faut pas craquer. Mentalement, je sais que je ne nagerai jamais en moins de 10 heures. A partir de maintenant, mon objectif est de tourner les bras jusqu’à la terre ferme. Tant pis pour le chrono. Mais la Manche décide de m’offrir tout ce qu’elle a de terrible. Le temps se gâte, un vent latéral se lève et il pleut.

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 Des creux de 2 mètres me ralentissent et me font lutter. Mon bateau escorteur est lui aussi malmené, mes accompagnateurs sont de l’autre côté et ravitaillent les poissons : « Mais qu’est ce qu’on fout là ?» se disent-ils, pourtant ils ne laissent rien paraître. Il est même question de me faire arrêter pour des raisons de sécurité. L’observateur du CSA consulte Cyril et Christophe pour savoir ce qu’il est décidé : « Tant qu’il nage, on continue ». Après 10 heures de nage, j’entend un grand coup de « corne » : un voilier passe à moins de 50 mètres de moi et Reg lui signale ma présence. Dans l’eau, je distingue à peine les côtes françaises. Le cap Gris Nez est sur ma droite et je lutte contre les courants de la marée montante. Je ne comprends pas bien la trajectoire sur laquelle le bateau me dirige, elle ne correspond en rien à celle de mes prédécesseurs. Au lieu de faire un S, je suis en train de réaliser un V à l’envers. Je ne connais pas les horaires de marée mais si tout va bien, dès qu’elle s'inverse, je dois toucher rapidement le territoire français. Comme si je n’en avais pas eu assez, voilà encore des méduses qui viennent me tenir compagnie, mais heureusement pour moi, celles là sont justes un peu urticants. Au bout de 11 heures, l’état de la mer s’améliore, je distingue au loin la petite ville de Wissant (plage française). Mes accompagnateurs m’encouragent et Cyril commence à se mettre en maillot pour m’accompagner sur la fin. Le bateau n’est pas autorisé à pénétrer dans la zone des 300 mètres. Ça fait un peu plus de 11h30 que je nage, quand Cyril plonge. Il vient auprès de moi et cela me rassure, je ne dois pas être très loin. Mais la plage où je dois arriver est toujours aussi loin. Christophe sur le bateau est inquiet et dit à Cathy : « Il y a du courant, c’est pour ça que l’on rallonge. On n’arrive pas à nager en ligne droite, on est décalé en plein vent, on reste à la même distance de la plage, c’est terrible !!! »

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Au ravitaillement les encouragements redoublent. Il ne faut pas craquer. Christophe me tend la perche avec une gourde remplie de Cola mélangé avec de l’aspirine : « Jacques, bois, bois, bois ! Prend un petit coup de fouet, allez bois, bois ! » De toute façon dans ma tête, je ne pense plus au chrono, mon objectif est de finir, même si je dois y passer encore quelques heures. La délivrance est là quand je passe à côté des bouées des 300 mètres délimitant la zone de baignade de la plage de Wissant. J’en ai presque fini, il faut nager encore quelques mètres dans cette mer « agitée à peu agitée » comme ils disent à la météo. Cyril nage auprès de moi tout en m’encourageant, il est encore plus excité que moi qui n’en peux plus.

La Manche a mis sur mon chemin tout ce qu’elle pouvait m’offrir lors de ces 33 kms, et après 12h40 de lutte contre les vagues, le vent, les marées, les méduses, les ferries, le mazout et le froid, je touche enfin le sol français. Il est presque 21 heures (heure locale), Cyril me prend dans ses bras et me félicite. Des passants intrigués me prennent en photo. Je suis autant fatigué que content d'avoir enfin réalisé mon rêve : TRAVERSER LA MANCHE A LA NAGE.

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L’objectif de battre le record français que je m’étais fixé avant le départ n'est pas atteint mais vu les conditions météorologiques que j’ai dû affronter en ce samedi 20 juillet, c'était de toute manière irréalisable. Tout ceux qui sont partis le même jour que moi ont abandonné. Cela me vaudra par la suite d’être récompensé comme le meilleur nageur ayant terminé dans les plus mauvaises conditions cette année là (Trophée Van Vooren). Pour réussir un tel défi, il faut compter 75% de mental et 25% de physique.

Le retour vers Folkestone s’effectue dans la calle du « Viking Princess ». Le trajet dure trois heures et nous allons être bien secoués par les mauvaises conditions météorologiques. Mes amis accompagnateurs me réconfortent et me félicitent tout en me racontant ce qu’ils ont vécu de leur côté. Ils ont été géniaux et je les remercie de m’avoir soutenu tout au long de la traversée. Ils ont été de vrais pros : Cathy Marco, Alexandra Guigonis, Cyril Chauvel, Christophe Coutanceau, Alexandre Marco. Mais également le pilote de bateau Reg et son assistant.

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J’ai dormi deux heures cette nuit là car le dimanche matin nous avons tous pris le ferry qui va à Calais. La semaine qui suit, je vais me reposer et faire des nuits de 14 heures !

Un mois plus tard, un autre grand bonheur arriva, notre fils William était né.

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La Manche 2002 – le rapport officiel

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Rapport de l’observateur officiel du CSA : K Peters.
LE SAMEDI 20 JUILLET 2002

6h00 : Je rejoins le « Viking Princess » pour retrouver le pilote Reg Brickell et le nageur Jacques Tuset.

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7h15 : heure de départ, vitesse de Jacques (approximative) 2.8 km/h pour 70 passages de bras / minute.

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8h20 : Jacques nage très bien et vient de dépasser Mary Mayne à 1.8 miles du sud du port de Douvres
8h43 : Les gardes cotes de Douvres nous ont appelé et donné notre distance et notre position de la cote, c’était 153° 2.1m
9h45 : nous pénétrons juste dans la ligne NW des navires, Jacques nage toujours très bien 70 mvt/mn. Peu de monde sur la ligne

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9h48 : Les gardes côtes ont encore appelé : position et distance de 018° 3.3m de Douvres
10h05 : Dans la ligne SW un petit caboteur est passé à l’arrière, à environ 100 yards (« Aurum Trader »). Pas mal d’algues à la surface.
10h20 : Un hover speed nous a dépassé cinq minutes plus tôt, on commence à avoir la houle de son sillage.
10h40 : entre les lignes SW et NE, un gros tronc d’arbre, Jacques va toujours fort : 70mvt/mn.
11h05 : Le seafrance « Rodin » nous est passé 100 yard à bâbord, nous avons eu un peu de houle de son sillage.

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12h20 : La mer forcit, le vent est de force 2, il y a environ 1 mètre de houle.
12h30 : nous entrons juste dans la zone de séparation, le P&O Stena Provence nous a passé coté tribord.

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13h03 : Depuis ¼ mile il a commencé à pleuvoir et la température a chuté un peu. L’état de la mer est toujours houleux juste à la sortie de la zone de séparation.
13h20 : Jacques avance toujours bien mais il est descendu à 66 mvt/mn.
14h30 : L’état de la mer s’améliore légèrement, il a cessé de pleuvoir et le soleil est sorti.
14h55 : à 7 mile de la côte française, l’état de la mer a forci à force 3. Jacques nage toujours bien.
15h15 : le « Pride of Kent »nous a passé à bâbord il y a un mile.
16h20 : 6.5 mile du Cap Grinez, mer modérée, Jacques va bien

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17h20 : 4.5 mile du Cap Grinez, mer modérée, vent SW 3-4, Jacques nage bien en dépit de la houle qui forcit
17h56 : 3 mile du cap Grinez, un yacht français passe à tribord. Le pilote Reg a dû sonner la corne pour attirer leur attention, ils étaient seulement à 50 yards. Etat de la mer mauvaise, 1.5 à 2 m de houle avec un vent 3-4 SW

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18h25 : Jacques se débrouille toujours bien malgré les mauvaises conditions
19h05 : 1.5 mile du Cap Grinez, Jacques va bien, il fatigue un peu. L’état de la mer s’améliore légèrement de SW

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19h55 : Jacques termine avec succès sa traversée à Wissant. Le temps de Jacques pour avoir traversé la Manche est de 12h40mn

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19/07/2002

La Manche 2002 - récompenses

Les récompenses après un tel effort :

Un diplôme

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Mon nom sur la plaque du trophée Van Vooren récompensant le nageurs ayant terminé dans les plus mauvaises conditions de l'année.

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Ce trophée est exposé dans le musée de Douvres.

Ma plus belle récompense : la naissance de mon fils un mois plus tard.

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18/07/2002

La Manche - la presse (1)

Article paru dans le magazine "Toute la Natation" n°37 d'octobre - novembre 2002

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Article paru dans la revue "Natation magazine" n°49/50 de 2002

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17/07/2002

La Manche - presse (2)

article paru dans le magazine SNCF "Région à la Une" de septembre - octobre 2002

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Article paru dans "L'Hérault du jour" du dimanche 18 août 2002

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15/07/2002

L’après Manche

 Après la traversée, sur proposition de Michael, je suis devenu représentant pour la France de la Channel Swimming association. Aujourd’hui, les nageurs français qui désirent traverser la Manche, peuvent me demander des renseignements. Je reçois de nombreux emails et parmi eux en voici deux des moins banals.

 

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Pour le cinéma

Un jour de janvier 2007, un scénariste me contacte car il travaille sur un projet de film où la traversée de la Manche à la nage joue un rôle central. Mon expérience l'intéresse particulièrement et il a beaucoup de questions à me poser. L’idée est de faire un film sur les personnes qui, fuyant leur pays d'origine pour rejoindre l'Angleterre, se retrouvent en attente à Calais. Parmi eux, un jeune kurde se prend d’amitié avec un maître nageur afin qu’il lui apprenne à nager. Le but final étant de traverser la Manche sans assistance. L’objet de sa question est de savoir si partir seul pour traverser la manche peut être réalisable. Je lui dis que traverser sans assistance est du domaine du suicide. Il est impossible de se repérer et les courants peuvent l’emmener loin de sa destination finale. Certes, il faut être préparé, entraîné mais être obligatoirement accompagné. Si le héros termine sa traversée, demain ce sont des dizaines de personnes qui vont se jeter à l’eau sans assistance pour tenter l’impossible. Deux ans plus tard, le film « Welcome » de J.P. Lioret sort sur les écrans. La trame de l’histoire : "Pour impressionner et reconquérir sa femme, Simon, maître nageur à la piscine de Calais, prend le risque d'aider en secret un jeune réfugié kurde qui veut traverser la Manche à la nage ». Lors de la projection en avant première, j’ai été surpris de retrouver mots pour mots dans la bouche de Vincent Lindon le discours que j’avais tenu au scénariste sur les risques d’une telle traversée. Le réalisateur que je suis allé saluer et féliciter à la fin du film, m’a d’ailleurs chaleureusement remercié pour mes conseils. J’avoue avoir été très flatté à cet instant ! En tout cas ce film est aujourd’hui dans ma DVDthéque perso.

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Le défi de Philippe

Philippe Croizon, amputé des deux bras et des deux jambes à la suite d’un accident domestique, me contacte l’été 2008 pour me faire part de son défi : traverser la Manche à la nage muni d’une combinaison et de 2 prothèses aux jambes prolongées de palmes. Il part de zéro : non nageur, fumeur et plutôt sédentaire, le pari est des plus audacieux. Sans trop vouloir le décourager, je lui annonce que pour y parvenir la route risque d’être longue et qu’il faut beaucoup de motivation et de contraintes pour y parvenir. Que de chemin parcouru depuis ce coup de téléphone ! Il n’a cessé de se préparer et se motiver. Il s’est fait fabriquer des prothèses, il a su s’entourer de personnes motivées pour le suivre comme sa famille, Suzana sa compagne, Valérie son entraîneur et son principal mécène, la ville de Châtellerault. Et surtout pendant ces deux ans, il n’a cessé de nager en mer et en lac… En avril 2010, il est venu me rendre visite à la recherche de conseils pour peaufiner sa préparation. Nous avons effectué quelques entraînements et corrigé quelques imperfections. Je lui propose de l’accompagner et le suivre dans sa tentative. C’est avec grand plaisir qu’il accepte de m’avoir à ses côtés. Je pourrais ainsi être sur le bateau pour veiller sur lui, prêt à tout moment à me mettre à l’eau pour l’aider et le soutenir dans sa tache. L’objectif est de le faire parvenir à réaliser son rêve, un rêve fou mais un rêve dont il a besoin pour avancer encore et encore…

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 La suite de cette aventure sur mon blog dans la catégorie « Vos aventures nous intéressent » : Grandiose!!!

01/07/2002

Le défi Monté-Cristo dans la presse

2002 : 

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2001 : 

 

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2000 :

 

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